ARCANA DEI

Introduction

L’enfant qui voulait seulement comprendre

Il était une fois un enfant qui ne demandait ni gloire, ni pouvoir, ni richesse. Il ne voulait pas dominer les hommes, ni séduire le monde, ni inscrire son nom dans la pierre des vanités humaines. Il voulait seulement comprendre.

Vers l’âge de quatre ans, une vérité immense s’abattit sur lui comme une lumière trop grande pour un si petit corps : avant, il n’existait pas ; maintenant, il était là ; et un jour, il ne serait plus. Cette pensée, simple en apparence, ouvrit dans son esprit un abîme. Il venait de prendre conscience de sa propre existence, et, avec cette conscience, entra dans son âme le poids du mystère.

Alors les questions vinrent. Elles ne vinrent pas une à une, avec douceur, mais comme une crue. Pourquoi la vie ? Pourquoi la mort ? Pourquoi la souffrance ? Pourquoi l’injustice ? Pourquoi l’amour, si tout doit disparaître ? Pourquoi les êtres naissent-ils pour trembler, désirer, lutter, aimer, puis mourir ? Pourquoi ce monde existe-t-il plutôt que rien ? Et s’il existe, que veut-il dire ?

Sa mère devint le premier rivage contre lequel venait se briser cette mer de questions. Jour après jour, elle répondait. Elle répondait avec patience, avec tendresse, avec cette fatigue lumineuse de ceux qui donnent tout ce qu’ils ont à l’enfant qui leur demande l’infini.

Elisabeta Dan (1959-2017) était une femme cultivée, nourrie par les livres, habitée par les grandes voix de la littérature, de la philosophie et de l’histoire. Elle portait en elle Shakespeare, Victor Hugo, Dostoïevski, Alexandre Dumas, Eminescu, Sadoveanu, Petőfi Sándor, Anne Golon et tant d’autres. Elle avait lu en roumain et en hongrois, elle connaissait surtout les romans et les poèmes, mais aussi les grandes idées : Aristote, Galilée, Voltaire, Kant, Darwin, Nietzsche. Elle n’était pas seulement instruite ; elle était aussi traversée par la mémoire des peuples, par les blessures de l’Histoire, par la mélancolie des êtres qui ont perdu une part d’eux-mêmes avant même d’avoir pu tenter de la sauver.

Elle avait aimé profondément sa mère, Rosalia (1930-1981), femme intelligente, cultivée, stoïque, longtemps gérante du musée de Sighişoara. Rosalia mourut lorsque le petit garçon n’avait pas encore un an, laissant dans le cœur d’Elisabeta une absence immense, une ombre structurante, une tristesse qui ne s’efface pas mais qui devient une manière d’habiter le monde. Issue d’une famille de l’aristocratie hongroise à laquelle les communistes avaient tout confisqué, blessée par les bouleversements de l’Histoire, Rosalia avait déjà connu les fractures familiales, notamment en épousant un membre local du Parti communiste. Puis Elisabeta, à son tour, brisa les frontières invisibles de son milieu de manière encore plus forte, en épousant Ioan Dan (1953-), un homme roumain, berger de père en fils, issu d’une famille nombreuse et modeste. Elle choisit l’homme contre le rang, l’amour contre la fidélité sociale, la vérité intime contre la loi muette des clans. Ce choix la sépara presque entièrement d’une partie de sa famille, qu’elle aimait pourtant beaucoup.

L’enfant naquit donc au croisement des mondes. Moitié hongrois, moitié roumain, il arriva dans une Transylvanie où les peuples vivaient côte à côte sans toujours se rejoindre. Allemands, Hongrois, Roumains, Tsiganes : chacun portait son histoire, sa fierté, ses douleurs, ses préjugés, ses blessures anciennes. Les Hongrois n’avaient jamais accepté le fait que la Transylvanie – cette région si importante pour eux – soit rattachée à la Roumanie après le démantèlement de l’Empire austro-hongrois en 1918 ; les Roumains gardaient une certaine rancœur contre les Allemands et les Hongrois qui avaient longtemps formé les castes dirigeantes ; puis, tous les trois considéraient les Tsiganes comme étant peu fiables et peu valeureux. Mais la plus intense était la tension entre Roumains et Hongrois. L’Histoire avait déplacé les frontières, mais elle n’avait pas déplacé les mémoires. Les tensions demeuraient dans les regards, dans les silences, dans les appartenances, parfois dans les paroles, et quelquefois même dans les actes.

À six ans déjà, l’enfant comprit que l’identité pouvait être une frontière, et que certaines frontières traversent les êtres avant même de traverser les terres. Pour les Roumains, il n’était pas tout à fait roumain ; pour les Hongrois, il n’était pas tout à fait hongrois. Alors, pour survivre au regard des autres, il apprit à dissimuler une partie de lui-même. Sa mère l’envoya à l’école roumaine, parce qu’ils vivaient en Roumanie et qu’il fallait avancer dans le monde tel qu’il était. Et l’enfant dut cacher son côté hongrois, éviter les questions, éviter les cousins sortant de l’école voisine, éviter que les autres enfants comprennent ce qu’il portait.

Plus tard, ils habitèrent dans un village où se mêlaient davantage Roumains, Allemands et Tsiganes, et il trouva une place étrange : non pas celle d’un camp, mais celle d’un point d’équilibre. Il avait des amis parmi tous. Il jouait au football, comprenait les appartenances, observait les rivalités, apaisait parfois les tensions. Mais son esprit, déjà, se tenait ailleurs. Les jeux l’occupaient un peu, mais les Grandes questions l’appelaient davantage.

À huit ans, il avait déjà tant interrogé sa mère qu’elle lui dit un jour, presque vaincue par l’intensité de cette soif : « Je n’ai plus rien à t’apprendre. Tu m’as pressée comme un fruit. Tu as tiré de moi tout ce que je savais, et peut-être plus encore. » L’enfant sourit. Mais au fond, il n’était pas satisfait. Il avait reçu des réponses, oui. Mais les réponses humaines lui semblaient des lampes fragiles posées devant une nuit trop vaste.

Son père, lui, lui enseigna autrement. Ioan n’était pas un homme de livres. Il était un homme de terre, de bêtes, de forêts, de collines, de saisons et de dangers. Il connaissait la Nature non par discours, mais par présence. Il savait lire les chemins, les animaux, les silences, les signes du ciel, les risques dans la Nature, les ressentis des troupeaux, la loyauté des chiens, la menace des voleurs, des loups et des ours. Il avait peu étudié, mais il possédait cette intelligence droite qui ne se laisse pas séduire par les mots.

Avec lui, l’enfant apprit une vérité profonde : La Nature ne ment pas. Elle ne flatte personne, ne pardonne pas par faiblesse, ne condamne pas par cruauté. Elle enseigne à celui qui sait la regarder. Elle montre que la vie est belle, mais qu’elle n’est pas douce. Elle montre que chaque être veut durer, que chaque souffle se défend, que chaque organisme porte en lui l’ordre implacable de sa propre survie.

Le père n’acceptait aucune idée sans argument, mais il ne fermait jamais brutalement la porte à l’inconnu. Il ne disait pas : « C’est impossible », lorsque rien ne permettait de l’affirmer. Il disait : « On ne sait pas. » Cette phrase devint pour l’enfant une leçon fondamentale. Ne pas savoir n’est pas une honte. La honte commence lorsqu’on prétend savoir sans preuve, lorsqu’on remplace la vérité par l’habitude, la logique par le dogme, l’humilité par l’orgueil.

Un jour, l’enfant expliqua à son père qu’un jour peut-être, par la science, les Hommes pourraient même ressusciter les morts. Le père l’écouta, posa des questions, examina l’idée avec sérieux, puis conclut avec son humour lumineux : « N’avons-nous pas déjà assez de problèmes avec les vivants ? Toi, tu veux ressusciter les morts aussi ? »

Il y avait en lui quelque chose de Socrate et quelque chose de Confucius : l’exigence de l’argument et la sagesse pratique ; le refus de croire aveuglément et le refus de nier par paresse. Il était simple, mais non simpliste. Humble, mais non faible. Prudent, mais non fermé. Et très tôt, comme sa mère, il considéra son fils non comme un enfant ordinaire, mais comme un esprit ancien logé dans un corps encore jeune. « Ce n’est pas un enfant, disaient-ils régulièrement. C’est un vieillard. » Avec son père – anticommuniste convaincu –, il parlait souvent, en privé, des sujets politiques et sociétaux interdits par le régime. Même si ses attirances profondes allaient vers les plus Grandes Questions, l’enfant s’adaptait systématiquement aux sujets de prédilection des autres et allait sur leur terrain pour extraire le meilleur de chacun. À l’école, avec les enfants qui s’y intéressaient, les sujets culturels, de religion ou d’histoire, prenaient vite une dimension métaphysique.

L’enfant était devenu, pour ceux qui le connaissaient, une étrange référence. On l’interrogeait. On s’étonnait de ses réponses. Le plus souvent, il disait d’abord simplement : « Ça dépend. » Puis, seulement après avoir posé toutes les questions nécessaires et fait le tour complet du sujet afin de prendre en compte tous les éléments et le contexte, il apportait une réponse, et il précisait qu’elle n’était valable que si les éléments restaient bien ceux qu’ils venaient d’examiner. Il était humble, non pas seulement par politesse, mais parce qu’il savait l’étendue de ce qu’il ignorait. Ses plus Grandes Questions restaient sans réponse. Et lorsqu’il interrogeait les adultes, lorsqu’il poussait jusqu’au bout les raisonnements, il retrouvait toujours la même phrase : « Dieu seul sait. »

Alors il demanda un jour à sa mère : « Comment pouvez-vous rester tranquilles sans connaître les réponses aux Questions fondamentales de l’Existence ? » Elle sourit et lui répondit : « Que veux-tu que nous fassions ? Les réponses que tu cherches, personne ne les a vraiment. Seul Dieu sait… s’Il existe. »

L’enfant ne savait pas non plus si Dieu existait. Mais dans le doute, il se mit à L’interroger, plus fortement. Dès l’âge de six ans déjà il lui demandait de l’aide pour comprendre, mais vers l’âge de onze ans, il passa à une intensité supérieure…

Ses prières n’étaient pas des prières ordinaires. Il ne demandait ni jouets, ni réussite, ni protection contre les petites peurs de l’enfance. Il demandait la lumière. Sa prière la plus simple, la plus nue, la plus constante était celle-ci : « Dieu, je veux seulement comprendre, aide-moi à comprendre… »

Comprendre pourquoi la vie existe. Comprendre pourquoi la mort la détruit. Comprendre pourquoi les êtres souffrent. Comprendre pourquoi les animaux, eux aussi, portent la douleur sans que les religions ne semblent leur promettre une justice. Si Dieu devait réparer les injustices humaines, que ferait-Il de la souffrance silencieuse des bêtes ? Du regard d’un animal blessé ? De la peur d’une proie ? Du sang versé par nécessité ? De la douleur sans parole ?

Il regardait les animaux et sentait qu’ils n’étaient pas des choses. Leur souffrance n’était pas une illusion. Leur peur n’était pas une mécanique vide. Il voyait dans leurs yeux une gravité que beaucoup d’hommes refusaient de voir. Alors il demandait : « Pourquoi ? Pourquoi ce monde est-il construit ainsi ? Pourquoi la vie se nourrit-elle de la vie ? Pourquoi la beauté est-elle mêlée à la déchirure ? »

Il allait souvent à l’église, non pour se soumettre sans réfléchir, mais pour comprendre. La Bible, les paroles du prêtre, les livres, les traditions : rien ne devait être avalé sans examen. Pour lui, croire sans comprendre était impossible. Il ne voulait pas recevoir une vérité morte ; il voulait une vérité vivante, logique, vérifiable dans l’esprit, cohérente avec l’existence.

Le prêtre du village, homme très croyant, mais aussi bon et sincère, lui répondit un jour avec une honnêteté rare : « Là, on ne sait pas. Il est question de foi. Soit tu crois, soit tu ne crois pas. » Il n’y avait ni mépris ni accusation dans sa voix. Seulement la limite humaine avouée avec douceur.

Mais comme aucun signe ne venait, comme aucune réponse évidente ne descendait du ciel, l’enfant lâcha la Bible et les prières, et se tourna peu à peu entièrement vers la Science. La prière s’éloigna, pour devenir un acte rare et exceptionnel. Et vers l’âge de quatorze ans son seul guide était la Nature et sa seule méthode, la Science. La réflexion devint son temple. L’analyse devint son ascèse. La quête devint le centre de son esprit.

Puis la vie l’endurcit aussi.

L’enfant qui pleurait devant la souffrance animale devint un adolescent capable de tuer pour manger, de chasser, d’égorger, de dépecer, de regarder la mort de plus près. Non par cruauté. Non par plaisir de faire souffrir. Mais parce que la Nature, une fois encore, l’avait corrigé. Elle lui avait montré que la compassion ne suffit pas à abolir les lois du vivant. La vie veut vivre, et, pour vivre, elle prend parfois la vie. Il ne cessa pas de sentir la gravité de l’acte, mais il apprit à l’accepter. Il comprit que le refus abstrait de la mort n’empêche pas la mort d’exister.

La chasse, la traque, les chiens, les explorations dans les forêts, les bêtes sauvages, les combats imprévus : tout cela lui révéla la puissance brute du monde ; mais cela lui procura aussi une certaine excitation, de l’adrénaline, un plaisir ancien ancré profondément dans l’esprit du chasseur. Mais lorsqu’un chien était éventré par un sanglier, lorsqu’une brebis était blessée par un loup, lorsqu’un animal sans défense portait dans son corps la violence de l’existence, quelque chose en lui se souvenait. La condition animale restait une lourde énigme. Mais la condition humaine, elle, était plus tragique encore. Car l’Homme sait qu’il souffre. Il sait qu’il va mourir. Et il ne sait pas si une justice l’attend.

Adolescent puis jeune homme, il parlait encore moins qu’avant ; enfin, avec les autres, car avec lui-même il parlait beaucoup. Les jours, les nuits, les printemps, les automnes, partout, tout le temps, ses pensées le suivaient non pas comme une ombre, mais comme une part entière de son être. Certains de ses amis étaient des vieillards, avec eux, il pouvait échanger sur des sujets intéressants. L’un d’entre eux était un ancien membre des services secrets du régime communiste qui s’était effondré en 1989, et maintenant il pouvait parler librement ; un autre avait combattu dans la 2e Guerre Mondiale, et, blessé grièvement, fut évacué de Stalingrad peu avant l’effondrement de la VIe armée de Friedrich Paulus. Comme d’autres pays, la Roumanie a combattu d’abord du côté des Allemands contre les Soviétiques, puis contre les Allemands du côté des Soviétiques. Cela laisse des traces dans les mémoires, dans les esprits, dans les valeurs. Une explication détaillée des causes et des conséquences serait bien trop longue, mais une chose importante à retenir est la suivante : lorsque vous êtes un petit pays, un petit être ou une petite force – peu importe ce dont il s’agit, dès lors que vous êtes petit –, vous ne faites que rarement ce que vous voulez ; votre destin ne dépend de vous que dans une mesure très relative. Les plus puissants décident ; les autres subissent.

Pour avancer plus vite, il fallait emprunter les chemins ouverts par les anciens, par les Grands éclaireurs de l’Humanité. L’adolescent étudia les philosophes, les savants, les guides spirituels. Il ne pouvait pas toujours acheter les livres, alors il les lisait debout, dans les librairies, par fragments essentiels, avec cette avidité silencieuse de ceux qui cherchent non à accumuler des citations, mais à trouver une issue. Il entrait dans la pensée des auteurs, essayait de voir par leurs yeux, de comprendre de l’intérieur la structure de leur esprit. Kant exigea d’être relu. Il le relut. D’autres résistèrent, puis cédèrent. Peu à peu, les grandes intelligences humaines cessèrent d’être des statues ; elles devinrent des compagnons.

Jésus, Bouddha, Spinoza, Planck, Schrödinger, Einstein et quelques autres restèrent longtemps entourés d’un mystère particulier : ils semblaient avoir touché chacun une partie du voile. Mais le voile, dans son entier, demeurait fermé.

L’adolescent avançait donc seul, ou presque. Aux yeux des autres, il semblait trop sérieux, trop grave, parfois triste. Parfois, il portait même son corps un peu courbé, comme si une immense responsabilité invisible pesait sur ses épaules. Les préoccupations ordinaires de son âge lui paraissaient éloignées. Son esprit marchait ailleurs, dans une région lointaine où peu d’Hommes s’aventurent longtemps sans reculer. Mais lui, il persistait, il y restait des jours, des semaines, des mois, …

Puis, autour de Noël 2000, quelque chose d’extraordinaire s’ouvrit. Il comprit enfin ses derniers compagnons. Il comprit tout l’essentiel de ce que les plus grands esprits avaient compris avant lui, dans leurs domaines propres. Ce fut un grand éveil, au sens bouddhiste du terme, mais bien plus vaste : spirituel, mais aussi intellectuel, scientifique, existentiel. Pendant plusieurs semaines, une joie profonde l’habita. Tout ce qui avait été conquis par les grands penseurs lui semblait désormais clair. Et bien sûr, il était très reconnaissant envers tous ceux qui avaient tracé le Chemin ; s’il était arrivé si loin, c’était aussi grâce à eux. Toutes les briques des enseignements s’emboîtaient alors, la plupart des Grandes questions – pourquoi la vie, pourquoi la mort, l’amour, la souffrance, l’injustice, … – étaient enfin claires, les Réponses devenaient une évidence, comme une lumière qui surgit une fois le brouillard dissipé.

Mais cette clarté n’était pas la fin.

Au contraire, elle révélait l’obstacle véritable…

Derrière toutes les Grandes Réponses déjà humaines, deux Questions demeuraient dressées comme deux montagnes au-delà de toutes les montagnes. Deux Questions si vastes que les traditions les avaient souvent remplacées par Dieu, que les philosophes les avaient parfois effleurées sans les définir, que les scientifiques eux-mêmes semblaient les contourner en s’arrêtant aux constantes, aux modèles, aux équations, aux limites observables. Deux Questions si immenses que la plupart des êtres humains ne cherchent jamais à les approcher.